Bah Alors ?

Faut-il en finir avec le genre dans le monde de la mode ?

02 mai 2020
de Djamel Berbar

« Qui vous fait dire que je suis un homme ? » Par cette réflexion, le militant LGBT Arnaud Gauthier-Fawas a beaucoup fait parlé de lui. Se disant « non-binaire », il ne se définit ni comme masculin, ni comme féminin.  Lors de la séquence filmée dans le cadre de l’émission Arrêt sur Images, un silence et une incompréhension règnent sur le plateau de Daniel Schneidermann. Cette même incompréhension fera l’objet de différentes moqueries sur la toile. Pourtant, ce refus du genre s’installe progressivement dans les mœurs et notamment sur les podiums des grands défilés de mode. 

 

Jaden Smith en robe Louis Vuitton 

De « la garçonne » à Jean Paul Gauthier, le jeu des nuances 

 

Il est difficile de définir l’origine exacte de cette tendance, qui n’a finalement rien d’éphémère. Il nous faut remonter au début du XXème siècle, notamment entre 1919 à 1929. Contextuellement, le monde venait de vivre l’une des pires catastrophes de l’Histoire, la Première Guerre Mondiale. Inutile de revenir sur vos cours d’histoires pour comprendre que celle ci bouleversera à jamais la société dans laquelle nous vivons. À la sortie de cette guerre totale, tout était à reconstruire sur différents plans : économique, social et culturel. D’ici naîtra une nouvelle génération qui rêve d’un monde nouveau, qui s’empresse de briser les codes. Ce sont les années folles. Durant cette période, boostée par une suractivité et une créativité débordante, les femmes voulaient revendiquer l’égalité avec les hommes et aspiraient à redéfinir leur place au sein de la société. Dans cet élan d’émancipation naîtra la notion de « garçonne ». Les femmes jouent avec les nuances et vont à l’encontre des traditions. Pour cela, elles n'hésitent pas à adopter un style androgyne. Les cheveux longs laissent place aux cheveux courts, les silhouette ne seront plus accentuées sur la taille et la poitrine. Véritable icône de la mode, Coco Chanel définira à sa façon “la garçonne” en proposant des tailleurs et des blazers pour femmes. Petit à petit, les femmes s’imprègnent du style « masculin ». Les années 60 verront apparaître les premiers smokings pour femmes grâce à Yves Saint Laurent. 

 

Mais l’inverse dans tout ça ? Qu’en est-il des hommes ? Il faudra attendre les années 80 pour voir émerger de nouveaux créateurs proposant des hommes à jupes. Jean Paul Gaultier sera le premier à imposer ce look en 1985 pour sa collection « Une garde robe pour deux ». Une première pour la mode puisque la jupe n’est pas un inédit de la penderie masculine (cf. certaines cultures proposent des jupes pour hommes). D’autres contemporains issus du mouvement anti-fashion s’inspireront également de cette « non-binarité » : Kenzo, Yoji Yamamoto, Rick Owens ou Comme des Garçons. L’idée étant de montrer que les hommes peuvent également s’imprégner des codes dit « féminins », malgré le lot de controverses et de moqueries que ceux ci peuvent apporter. 

Eytys 

La mode unisexe, maîtresse des dernières Fashion Week 

 

Il est vrai que la mode unisexe devient un important symbole de cette nouvelle génération, celle des « millennials », qui a grandi avec le mariage pour tous, Internet et Bilal Hassani. Nous vivons dans une ère plus « no gender » que jamais. Kanye West ou Young Thug, symboles de la culture Hip-Hop (culture qui dans l’imaginaire symbolise la virilité maximale) s’affichent fièrement en jupes, il va de soi pour le fils de Will Smith, Jaden, devenu l’égérie des jupes chez Louis Vuitton. Une nouvelle esthétique fait son apparition progressive aux Fashions Weeks et efface peu à peu les standards de mode que l’on accordait à un genre. Les créateurs n'hésitent pas à brouiller les pistes en affichant des mannequins androgynes. On retrouve de plus en plus de défilés mixtes, ou les hommes et les femmes se présentent sur le même podium, La distinction ne se fait plus, au point que des marques font du “no-gender” leur créneau principale. 

 

Balenciaga, désormais dirigé par le visionnaire géorgien Demna Gvasalia, propose des collections très unisexe. Fortement inspiré par le vêtement outdoor et le streetwear, les femmes seront vêtus de sweat-shirts oversizes, des parkas de ski ainsi que de sneakers. Ces mêmes articles existeront également chez l’homme. Pour sa collection printemps/été 2019, la maison Martin Margiela, dirigé par le très controversé John Galliano, a fait appel au mannequin intersexué Belge Hanne Gaby Odiele ainsi qu’au mannequin transexuel Teddy Quinlivan pour présenter sa collection. Ici, le directeur artistique redéfinit les genres tout en restant dans les codes de la maison belge. Stella McCartney jouera également cette ambiguïté avec le mannequin très androgyne  Jamily Wernke Meurer en costume masculin très évasif. Il va de soi pour Louis Vuitton également qui propose des vêtements non-genrés. 

Campagne Balenciaga 2018

“Gender Fluid” : L’avenir de la mode ? 

 

De nombreuses marques portent désormais une attention particulière sur ce phénomène. Le monde du vêtement connaît une explosion de marques unisexes. Il suffit de voir les participants au prestigieux concours organisé par LVMH qui compte de plus en plus d’adeptes de cette mode sans frontières. On cite parmi elle la marque Eytys, spécialisé dans la chaussure unisexe. Cette firme suédoise met en vente également de (jolies, très jolies) pièces allant aussi bien aux hommes qu’aux femmes. En Corée du Sud, c’est Ader Error qui règne en maître en terme de mode non-binaire. Pourtant, cette marque est née très récemment mais a su se faire une importante réputation dans le milieu des fashionistas, grâce notamment à son univers conceptuel et complètement absurde. Ader Error joue beaucoup avec les coupes et les longueurs, et n’hésite pas à mettre en avant un ton absurde, à l’image de leur site ou leur campagne publicitaire. En France, les labels parisiens Nïuku ou Avoc portent fièrement le flambeau de cette hybridation vestimentaire. 

 

Cette tendance inspire les les grandes firmes il suffit de voir la collection “unisexe” lancée par H&M en collaboration avec Eytys citée plus haut en janvier dernier. En 2017, c’est Zara et sa capsule “Ungendered” qui se lance dans la mode assexuée, mais la marque ne fera pas l’unanimité et le projet n’a plus été reconduit. En France, Lacoste proposera cette année une collection printemps/été aséxuée, ou de celebres pièces seront adaptées à la fois pour l’homme et pour la femme.  


 

Acte politique ou véritable symbole du futur, la mode “unisexe” apporte avec elle son lot de controverses et pose les cartes d’un débat de fond. Depuis quelques années, la question du genre revient de façon permanente. Beaucoup y consacrent de longues études pour faire avancer les choses. A l’image de notre société en constante mutation, la mode s'imprègne de ce mouvement et façonne des vêtements à l’image de cette dite-société. Peut-être sommes nous en proie à arrêter les étiquettes genrées ? Disons qu’il y a encore énormément de progrès à faire, le problème étant les hommes. Parce que oui, le côté “feminin” a une totale décontraction avec le sujet et ne trouvera aucun soucis à se vêtir au rayon “Homme”. En revanche, amusez vous à amener, voire à faire passer, un homme ne serait ce que rayon “Lingerie”, le voilà totalement démystifié de son rôle viril. L’homme un poil trop testostéronné ne cédera jamais son jean contre une jupe et se prendra un malin plaisir à se moquer de ceux qui le feront, assis sur son canapé en matant la dernière tragicomédie de l’Olympique de Marseille. Mais sachez qu’ici, que vous soyez en kilt ou en tanga, en robe ou en pantalon traînant au sol, vous êtes les bienvenu(es), l’ouverture d’esprit n’étant toujours pas une fracture du crâne. 



 

Hanne Gaby Odiele pour Martin Margiela 

 

Jamily Wernke Meurer pour Stella McCartney 


 

 

 

Archive Jean Paul Gaultier “une garde robe pour deux” 1985

 

La garçonne par Chanel 

 

Smoking pour femme pensé par Yves Saint Laurent 

 

Jupe pour homme par Rick Owens 

 

Avoc 

Nïuku 

 

 

Ader Error 

 

Lacoste 

 

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