Bah Alors ?

Sérotonine, par Michel Houllebecq

02 mai 2020
de Thierry Saunier

Un humoriste fameux disait : « Ce qui m’étonne le plus, dans un club huppé, c’est de m’y trouver. » Nolens volens, il n’en va pas autrement pour Michel Houellebecq, qui fait paraître ces jours-ci son nouveau roman, « Sérotonine ». En effet, il n’est plus qu’une infime minorité à résister dorénavant au tsunami houellebecquien, que l’on a peine à qualifier d’éditorial, tant il ressort plutôt du phénomène de société. Or, cet ultime bastion, ce dernier réduit, qui est, bien entendu, celui des littéraires purs et durs, j’y appartiens par, et de, toutes mes fibres. Et pourtant je n’ai pas détesté « Sérotonine », que j’ai même lu avec agrément. Comment cela se fait-il ?

 

C’est qu’il n’y faut pas chercher autre chose que la panoplie habituelle de Houellebecq, sa griffe - dont la stylisation littéraire ne fait certes pas partie. Peu importe au reste : des écrivains amoureux de la langue française, et aimés d’elle, il en est bien d’autres, il en est bien assez. L’intérêt de MH est autre.

 

Et d’abord, dans une forme abrupte, exotique, et pour tout dire presque saugrenue de sincérité. C’est très étrange, dans la France éditoriale et médiatique de 2018, un auteur qui écrit ce qu’il pense. Entre les conformistes à la petite semaine, vegan, #metoo et tropdefonctionnaires.com, et les provocateurs à la plus petite semaine encore, qui prennent sottement le contrepied des précédents – deux formes jumelles  de démagogie -, Houellebecq se distingue par la tranquille assurance avec laquelle il assume ses transgressions, qui, en l’occurrence, ne sont rien d’autre que ses préférences et allergies. 

 

Ainsi y a-t-il une sorte de fil conducteur drolatique et entêté aux (més)aventures du narrateur, qui, comme d’habitude, est un avatar de Houellebecq lui–même, simplement plus jeune : c’est le martyre du fumeur invétéré dans le monde contemporain. De manière assez amusante, ce personnage ne cesse de se débattre, avec une rage et une volonté que ne suscite nulle autre cause, contre la persécution des clopeurs dans le monde contemporain : il cherche partout en France des lieux d’hébergement avec ce paramètre comme critérium unique, et lorsqu’il n’en trouve pas, massacre à mains nues les détecteurs de fumées et autres instruments de Satan des hôtels et chambres d’hôtes où il réside. C’est si obsessionnel que cela en devient drôle. 

 

Comme toujours, ce roman d’un humour désinvolte et intermittent est celui du baladin dépressif du monde occidental : c’est un lamento ininterrompu, une ligne de basse lugubre et mélancolique, décisivement marquée par la complainte de l’amour perdu, et par sa faute encore. Il se situe à nouveau sur une des lignes de fracture de la société française, avec des pages saisissantes sur l’abandon et la désertification des campagnes, que la novlangue des pouvoirs institués désigne, avec une démagogie repoussante, du nom de territoires. Mais ce n’est pas comme avocat obsidional des gilets jaunes que Houellebecq se signale : il est bien trop sarcastique pour ce rôle. Son mérite et son paradoxe sont tout autres ; dans un écosystème littéraire structuré par l’antagonisme radicalisé entre le divertissement et la littérature, il est le seul à avoir un pied de chaque côté de la frontière. Telle est donc la réponse à la question du premier paragraphe : il n’y a pas que la littérature, et les littéraires, dans ma vie.                                           

        

Michel Houellebecq, « Sérotonine », Flammarion.

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