Bah Alors ?

Une guirlande de portraits

02 mai 2020
de Thierry Saunier

Une guirlande de portraits frémissants et sensibles 

 

Lorsque d’éminentes historiennes, au fil de leurs trajectoires professionnelles,   en viennent à se et nous passionner pour la question des femmes, cherchent-elles dans les archives et les bibliothèques la règle ou l’exception ? Poser la question, c’est y répondre : en effet, tant le XVIIIème que le XIXème siècle qu’elles explorent inlassablement, à la fois comme chercheuses et comme militantes, au meilleur sens du terme, portent les stigmates de la sujétion sinon de la soumission, emblématisée(s) par la date si tardive - plus tardive en France que partout ailleurs en Europe : 1944 – de l’obtention du droit de vote par les femmes. Oui, ce sont les exceptions qu’elles traquent, découvrent et exhument dans ce passé souvent méconnu, écrit par les vainqueurs, et dont les autoroutes de l’information et de la communication négligent cette minorité, comme toute autre -  et peut-être plus que toute autre. 

 

C’est ce qu’a fait récemment – en 2014 – Michelle Perrot dans un petit livre vindicatif et inspiré, intitulé, significativement, « Des femmes rebelles », dans lequel elle frappe le médaillon de trois antiques héroïnes de la cause des femmes ; Olympe de Gouges, Flora Tristan, George Sand. C’est surtout ce qu’a fait, en 1995, Mona Ozouf, figure de proue de l’Université, alter ego et égale de François Furet pour ce qui est de la Révolution Française, dans une sorte de chef-d’œuvre latéral et feutré intitulé, lui aussi significativement, « Les mots des femmes ». Ce livre, déséquilibré, beaucoup l’ont noté – dont, sans excès de « confraternité », Michelle Perrot elle-même - est constitué d’une guirlande de  portraits, frémissants et sensibles, de dix femmes de lettres françaises, allant de Madame du Deffand (1696-1780) à Simone de Beauvoir (1908-1986), soit sur une durée de trois siècles, suivi d’un essai offensif et argumenté consacré à la singularité française.                 

 

Or, si celui-ci est discutable et a subséquemment été discuté, et contesté, pour son supposé irénisme – selon Mona, la « singularité française », c’est en effet de pouvoir entre hommes et femmes parler d’amour sans l’arrière-cour judiciarisée et militarisée qu’à tort ou raison elle attribue à la sphère anglo-saxonne -, les portraits littéraires qui sont l’essentiel de ce volume sont, quant à eux, au-dessus de l’éloge. 

 

Ce mausolée littéraire unisexe constitue un magnifique et magistral paradoxe, car c’est, aussi, et peut-être surtout, un éloge oblique, tout autant de la mixité sociale, politique et amoureuse, que de la littérature, vivante, moderne et agissante. S’il y a en effet un fil conducteur entre la conversation sentimentale qui guide la vie de tou(te)s et le frémissement littéraire qui irradie celle de quelques-un(e)s, c’est qu’il s’agit dans les deux cas d’une interaction située à la bonne distance de soi et d’autrui.                                                                                                                                


Mona OZOUF, « Les mots des femmes – Essai sur une singularité française », Tel/Gallimard, 1995.

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