Bah Alors ?

Claudiane Forêt

13 juillet 2020
de Imane Piquemal

Claudiane Forêt est une artiste plasticienne française, elle vit et travaille à Toulon. Elle est diplômée de l’Université Aix-Marseille et enseigne les arts plastiques à Toulon.

J’ai rencontré Claudiane lors de son vernissage en 2020, à la Villa des Asphodèles, à Saint-Raphaël (Var, côte d’Azur). Dès l’entrée de la galerie j’ai senti une énergie protectrice et bienveillante, une chaleur humaine qui ne m’a pas quittée de toute la visite de l’exposition.

La première salle présentait des œuvres tout en transparence et en légèreté. Des dessins suspendus réalisés sur des papiers libres de tous cadres et qui représentaient des points, des embryons de formes, des gouttelettes naturelles. Les points en aquarelles sont autant de points de départ de vies futures, des points de rencontres entre la nature et le temps. Cette forme très précaire est un centre à travers lequel tous les possibles peuvent émerger. Un point de départ ouvert sur l’infinité de l’existence, comme l’explique si bien Bertrand Russel dans son introduction à la philosophie Mathématique. « Alors que l’addition et la multiplication des cardinaux infinis sont toujours possibles, la soustraction comme la division ne donnent pas de résultat bien définis : ces opérations ne peuvent donc être utilisées comme en arithmétique élémentaire… » [0 – n = 0 ]. On ne peut pas ôter l’infini de la vie, seulement un nombre fini d’éléments. Il s’agit de nous rappeler qu’aucune soustraction ne rétrécit l’infini.

 

En parallèle de ces dessins en points embryonnaires répondent des forêts dessinées à l’encre et qui contrastent en noir et blanc. Dans ces paysages, Claudiane a retiré de la matière, créant par ce geste, un vide salutaire dans lequel l’espace de l’œuvre s’immisce. Claudiane a cette mesure, ce rapport humble à l’art. De cette soustraction, elle fait naître l’infinité de possibles. Voici que ressort à nouveau cette notion d’infini et de possible. Ce concept d’infini qu’il soit introduit par l’absence ou avec des points qui le contiennent dans leur matérialité, renvoie à l’idée de transcendance. Cette notion clé pourrait éclairer toute l’œuvre de Claudiane.

En effet quand on passe à la deuxième salle d’exposition de la villa, on est face à des sculptures infiniment délicates et précises. Les petites pièces à l’image des larves d’Hubert Duprat créent une légende autour d’une nature précieuse. En habillant les larves de perles et d’or, il donne naissance à des sculptures vivantes et transcende l’insecte en ornement. Dans l’icône byzantine, l’or était la couleur qui permettait la transcendance et introduisait l’idée de l’infinie. Cette matière noble a la caractéristique de monopoliser l’œil, il est difficile de regarder l’or tout en ayant dans la même vision d’autres couleurs. L’or nous oblige à l’extraire du reste de l’œuvre. Il est l’auréole des saints qui transcende l’image en infinité divine. Ainsi, quand Claudiane utilise de la terre cuite et la recouvre d’or, ou enferme des morceaux de charbons, de bois dans des petites boîtes, elle produit une série d’objets précieux exposés telles des reliques. La dimension religieuse est ainsi percée à jour. 

 

A la suite nous voilà à l’intérieur de la Cathédrale Notre-Dame de Paris. La baie vitrée de la salle d’exposition est transformée en vitrail et le sol accueille le plan général. Cette installation représente un rêve. Claudiane extériorise ainsi une sensibilité aigüe qu’elle met dans l’interprétation de son environnement. Elle se définit elle-même en tant que médiatrice entre le monde du rêve et la réalité des événements. L’œuvre de Claudiane se situe à cette croisée des mondes. Elle est un point de convergence entre la matérialité des idées et la spiritualité. Claudiane a vécu une enfance heureuse au Sénégal où elle a été initiée aux pratiques sacrées africaines. Sa grand-mère peul avait un don de médium et elle a su lui transmettre cette perméabilité au monde invisible. L’œuvre de Claudiane s’apparente par quelques aspects à celle de l’artiste allemand Joseph Beuys. Adepte aux préceptes chamaniques et producteur de légende, il a un univers plastique marqué par son expérience. Celle-ci est amplifiée par une dimension onirique et fantasmée. L’une de ses premières œuvres raconte un accident d’avion qu’il a eu durant la campagne de Crimée. Le crash emporta la vie du pilote et Joseph Beuys fut intégré à l’hôpital. Par ailleurs, son œuvre raconte comment il a été sauvé par des chamans et ressuscité grâce à une recette à base de miel, de graisse et de feutre.

 

Dans la dernière pièce nous avons une série de photographie avec un contraste marqué et qui immortalisent des moments de vie sélectionnés avec soin. A l’image d’une ethnologue, Claudiane enrichie son œuvre grâce à une observation structurée de la société. Elle réussit ainsi à transfigurer des instants banals en photographies humanistes. Toute la force de son œuvre vient du contact avec l’autre dans une société où les sentiments seraient la première composante du monde sensible. L’œuvre de Claudiane est une réelle démonstration par le geste de son intériorité et de sa spiritualité. Ainsi son travail rejoint la théorie de Arthur Danto qui est une interversion de la philosophie de Wittgenstein, « la théorie de l’action ». Le geste est une interprétation faite de conventions sociales : le concept de basic action « […] quand « je lève mon bras », mon bras se lève. Et voici né le problème. Qu’est-ce que la chose qui reste, après que j’ai soustrait le fait que mon bras se lève, de celui que je lève mon bras ? » . La question est bien la même si l’on considère la manière dont s’opère le passage du niveau physique qui est relatif à la perception au niveau sémantique qui est celui de l’interprétation. En effet cette problématique de Wittgenstein montre que si la signification de la chose (du geste) réside dans sa forme, dans son objet physique (le mouvement du bras), sa signification ne serait pas entière si la propriété de l’objet n’est pas confrontée à son contexte de production. Ainsi la signification d’un geste ou d’un mot se manifeste dans ses usages, que l’on pourrait qualifier de coutumes et qui varient selon le contexte. Danto rejoint partiellement cette théorie quand il explique que les usages façonnent le contexte culturel. On doit prendre en compte les conventions sociales pour comprendre la signification d’une œuvre ou d’une action. Cette notion a une double acception chez Claudiane pour la simple raison qu’elle a une double culture. Quand, Claudiane est rentrée en France avec ses parents, à l’âge de huit ans, elle avait gardé une gestualité et un comportement qu’elle avait acquis au contact des sénégalais. Et cela lui a coûté un certain isolement et lui a très certainement permis de sauvegarder cette dimension spirituelle. En Afrique, l’artiste avait appris la générosité, la notion du partage. Pour elle une chose n’a de valeur que si elle est partagée par le groupe. La pratique artistique est ainsi pour elle une façon de retrouver cette terre africaine.   

 

Claudiane Forêt est une artiste qui aborde l’infinité de l’existence à travers une œuvre polymorphe. Son exposition nous a introduit dans un monde où la générosité est le maître-mot. Elle nous transmet à travers ses dessins, ses photographies, ses sculptures sacrées et ses installations, une vision de la terre et de ses habitants qui est au de-là de toute forme de corruption. Claudiane se place dans une position de modestie par rapport à son œuvre. Elle est réceptacle humble dans lequel la forme vient se poser. Elle se définit elle-même comme un canal passeur d’images. Elle est un instrument d’interprétation de l’invisible, une messagère. La sincérité de son intention et la matérialité de son œuvre nous fait ainsi, pour qui sait tendre l’oreille, entendre les vibrations qui s’opèrent à la circonférence des mondes.

 

Imane PIQUEMAL

Docteur en Arts Plastiques et Sciences de l’Art

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