Bah Alors ?

L’art délicat de la retouche

20 février 2021
de Thierry Saunier

« Il faut que tout change pour que rien ne change. » Ce motto du « Guépard », le chef-d’œuvre posthume de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, « popularisé » par la Palme d’Or de Luchino Visconti en 1963 - si toutefois cet adjectif est approprié pour une weltanschaaung à ce point aristocratique - pourrait être celui des grands clubs de foot.

C’est tomber de Charybde en Scylla que d’y privilégier l’immobilisme afin d’éviter l’instabilité – raison, par exemple, des limites actuelles du Real Madrid et du Liverpool FC. A force de ne consentir à rien y déplacer, sous prétexte que cela aura très bien fonctionné autrefois, les architectes Zidane et Klopp ont fait de ces machines de guerre rouillées des chefs-d’œuvre en péril. Ceci dit - qui devait l’être –, l’art délicat de la retouche n’est pas donné à tout le monde, et suppose un ensemble de préalables indispensables.

 

Or, les deux clubs qui survolent les championnats les plus compétitifs et les plus passionnants de la mappemonde, à savoir l’Atletico Madrid et Manchester City, auront pratiqué à la perfection ce réagencement marginal, pointilliste et subtil. Nul, hélas, ne voit que les similitudes entre ces deux clubs sont plus grandes que les différences –  et pour cause. Au foot comme ailleurs, plus qu’ailleurs, les commentateurs stipendiés s’en tiennent au plus clinquant. Le fric d’abord, et la pelouse après. Or, l’on ne saurait imaginer styles de jeu plus opposés que ceux de Guardiola et de Simeone.

 

Tous deux en leur temps occupaient le même poste de demi-défensif, mais ne sauraient illustrer plus opportunément l’immense écart possible des profils et des tempéraments pour cette fonction : hargneux, belliqueux, teigneux, Simeone était un pénible, tandis qu’élégant, fluide, altier, Pep était un prince du sang. Leurs conceptions du jeu en 2021 ressemblent trait pour trait à leurs styles de joueurs quelque 27 ans plus tôt. Possession de balle, self-control et offensives placées et fluides à ma droite ; bloc bas, grinta et contre-attaques à ma gauche. Le style, c’est l’homme, disait déjà Buffon.  

 

Et puis il y a l’argent. Schématiquement, City, riche à milliards, est un club qui achète, tandis que l’Atletico, parent pauvre du trident majuscule de la Liga, est un club qui vend. Un poinçon d’ironie vient agrémenter leurs surnoms respectifs : citizen contre colchoneros – matelassiers, dans la langue de Cervantes. Mais peu importe au reste.

Ce qui est décisif, c’est qu’il n’y a qu’une seule tête pour décider. Ici, pas de joueurs recrutés pour faire du trading, pour les revendre plus cher dans deux ou cinq ans, ou pire encore, pour plaire au futur manager à défaut de satisfaire celui d’aujourd’hui. Les recrues sont celles de Pep et du cholo, et leur première mission est de s’intégrer dans le schéma de jeu existant, qui est, dans les deux cas, non-négociable.

 

Le meilleur exemple est Thomas Lemar : beau joueur, au toucher de balle soyeux, pas forcément un dingue du repli défensif. Sauf qu’avec Diego, ce n’est pas une option, mais une condition sine qua non – et même Simeone qua non. Le champion du monde a longuement séjourné sur le banc, mais à présent qu’il applique sans rechigner les consignes quasi-militaires de l’argentin, il est devenu une pièce indispensable de l’échiquier.

Parallèlement, Luis Suarez, bouilli au Barça, vit – à la surprise générale - une seconde jeunesse, à l’Atletico, à 33 ans.

 

De même, Guardiola a façonné au fil des saisons une équipe émancipée des superstars dont il avait hérité : Kompany puis Silva sont partis, Fernandinho et Aguero ne jouent plus guère. L’équipe qui marche sur la Premier League est dorénavant 100% made in Pep. Seul maître à bord, il a recruté cet été le portugais Ruben Dias en défense centrale ; depuis, City a de très loin la meilleure défense d’Angleterre. Au foot comme ailleurs, et peut-être plus qu’ailleurs, le pouvoir ne se divise pas – quod erat demonstratum.

 

Crédit photo : ©Maxppp

 

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