Bah Alors ?

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Bah Alors ? n°41 - février 2021
Bilan 2020, Voeux 2021
février 2021
Gratuit

LE MOT DE THIERRY SAUNIER - ACCEPTABILITE

 

Certains mots ont l’élégance oblique et paradoxale d’être aussi disgracieux que ce qu’ils désignent : ainsi en est-il d’acceptabilité, nouvelle pierre de touche de la novlangue bureaucratico-médiatique qui nous abîme les oreilles et nous voile les neurones – les deux derniers bastions du corps humain à n’avoir pas été gangrénés par la pandémie. Il ne s’agit plus de faire ce qui est juste – ambition abandonnée du temps de Sophocle -, ni, plus humblement,  ce qui est un peu moins injuste – espérance oubliée depuis Roosevelt -, pas même ce qui serait sanitairement pertinent – vocation mise au placard depuis le baccalauréat de Jean-François Delfraissy -, puisque écoles, transports en commun et entreprises forment des clusters tout aussi opératoires que tout ce qui a été fermé ; mais, de façon en définitive tout aussi outrecuidante, de déplier un arsenal de mesures coercitives et liberticides sans faire exploser la marmite.

Or, cette notion équivoque – d’ailleurs à dessein - d’acceptabilité englobe toute une panoplie d’attitudes très variées, allant de l’adhésion à la résignation en passant par la colère rentrée, ou muette, l’impuissance, le conformisme, l’anticonformisme, bref, tout ce qui n’est pas une rage telle qu’elle mène à l’action, vraisemblablement violente. Comment mesurer cela ? La réponse, comme souvent lorsqu’Emmanuel Macron est à la manœuvre, défie l’entendement. Il n’y a pas d’autre grille de lecture pertinente pour décrypter les mesures – ou plutôt leur absence – annoncées par le Premier Ministre au soir du vendredi 29 janvier. Un seul mot d’ordre, supplantant et écrasant tous les autres : ne pas toujours taper sur les mêmes. On ferme les galeries commerciales non alimentaires de plus de 20.000 mètres carrés – avec toujours ce délicieux arbitraire pour ce qui est des chiffres, ce qui apporte un peu de divertissement bienvenu au cœur de ce concours Lépine des interdictions –, ce qui à tout le moins permet de laisser ouverts les petits commerces sortant à grand peine la tête de l’eau.                       

Selon cette logique déconcertante, l’on pourrait fermer les collèges, les gares et les cabinets d’avocats le 15 février, afin de mieux les rouvrir le 6 mars, date de la fermeture en revanche des écoles primaires, des aéroports, et des magasins de vêtements, rouvrant ceux-ci le 2 avril – car le 1er , ce serait trop voyant -, pour en revanche interrompre à cette échéance l’activité des lycées, des arrêts de bus et des concessions automobiles. S’il ne s’agit que de jouer au plus con, ils vont avoir du fil à retordre avec moi.        

La conclusion de toute cette histoire, aussi triste que ridicule, aura été ironiquement indiquée par Régis Debray il y a déjà un quart de siècle au sujet de François Mitterrand – mais elle vaut pour les derniers coups de volant de ce gouvernement-ci. « Compte tenu des filiations, des intérêts et des romans collectifs qui coexistent dans une population, quiconque doit se faire élire par la moitié plus un de ses compatriotes ne peut faire autre chose, statistiquement, qu’en flouer un bon tiers (…) Le fin du fin consiste à faire un tiers tournant, en sorte que les déçus du matin soient les rassurés du soir, et vice versa, ce qui ventile les rancœurs et évite la formation de bouchons explosifs. » C’était oublier, Régis, François, et – surtout – Emmanuel, que nulle part dans le génome humain n’est inscrite l’incompatibilité de la colère et de la mémoire.             

 

    

                    

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