Bah Alors ?

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Bah Alors n°39 - décembre 2020
Diego
décembre 2021
Gratuit

LE MOT DE THIERRY SAUNIER


La quarante-deuxième raison – et de loin la meilleure – d’aimer 2021, c’est que, quoi qu’il y advienne par ailleurs, Diego Maradona ne pourra point y décéder. Tout a été écrit, et rien ne le sera, comme à chaque fois qu’un morceau de notre jeunesse, comme disait Péguy, nous est de la sorte arraché - soudainement, brutalement, atrocement. Cette jeunesse n’aura pas été forcément la même, question de génération, mais Diego y était territoire commun, patrimonial, nationalisé. Il appartenait à tout le monde – d’où notre infinie gratitude –, excepté, en définitive, à lui-même - de là, hélas, sa fin triste et prématurée.    

Diego, c’était d’abord un fils du Sud : un continent périphérique, une ville tentaculaire, un quartier déshérité. Il n’était pas né chez les heureux du monde, et de ce fait son bonheur était et sera resté jusqu’au bout du chemin celui des pauvres : un ballon, la rue, le jeu ; la liberté. En retour ceux-là firent de lui bannière et blason. La misère, il en était sorti – mais elle n’est jamais sortie de lui. Même riche à millions, Diego demeurait ce garçon immature, bruyant, mal éduqué, vulgaire, exubérant et vociférant. Il a vécu ou plutôt consumé cent mille vies, d’accord, mais aucune d’entre elles n’aura été celle d’un petit-bourgeois abrité, protégé et étriqué.

A Naples, il aura trouvé ce qui transforme les vocations en destinées, et les existences cabossées en leçons de vies : une incarnation. Il n’était auparavant, à la fois trop individualiste et trop unique pour être fédérateur, que le soldat de sa propre cause ; il devint dans la capitale parthénopéenne le dieu vivant des damnés de la terre. Pour être et incarner le héros des gueux, deux conditions sont indispensables ; être un héros, et demeurer profondément un gueux. Diego, plus que quiconque sur cette planète, aura superlativement coché ces deux cases. 

Les légendes insécablement noires et dorées ne se satisfont pas d’un récit : elles doivent se nourrir par surcroît d’un antagonisme existentiel. Avec Platini comme alter ego, Diego fut servi. Eduqué, poli, calme, réfléchi et presque cérébral, Michel incarnait à merveille son club, et plus encore sa ville, bourgeoise, huppée, sage, paisible ; stratège sur le terrain, cet aristocrate du ballon y était déjà en gésine le brillant politicien du foot qu’il deviendrait ultérieurement. 

Diego, c’était non seulement la revanche des humiliés – parachevée en 1987 lorsque Naples, ou plutôt Maradona avec dix soldats du rang, conquit le scudetto, au nez de Platoche et à la barbe de la Juve -, mais selon une signature qui leur était fidèle : sauvage, fantasque et ébouriffée. Les sales avaient gagné, mais, merveille supplémentaire, ils avaient gagné salement. Et leur génie, au lieu de n’être que comme d’habitude et comme en politique un bourgeois déguisé, était le plus sale de tous. De là l’adulation proprement religieuse engendrée par Diego.

  Les nécrologies elles-mêmes s’écrivent dans la langue et selon les desidereta des vainqueurs : dix mille pages pour évoquer – et blâmer – son but de la main, pour un seul paragraphe rappelant qu’il avait eu la jambe cassée par un asesino. Le fair-play, décidément, n’est rien d’autre que la hiérarchie des riches et puissants, transposée dans le lexique et sur la pelouse. C’est la raison pour laquelle il est inepte, comme cela aura été pourtant fait partout, d’évoquer Maradona ange et démon, le génie de la 55ème minute rédimant le voyou de la 51ème.  II n’y avait qu’un seul Diego. Sa morale était de n’en pas avoir. Aujourd’hui encore, aujourd’hui surtout, il peut demeurer le blason de ceux qui étouffent sous les admonestations paternalistes des quadragénaires bien peignés qui nous gouvernent.   

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